Pour qui? Pour quoi?


A peine arrivée, j'ai eu envie de rédiger et d'illustrer nos découvertes et notre nouvelle vie. Pour ceux que ça intéresse, mais aussi pour nous, des fois que nos mémoires nous jouent des tours.

samedi 22 octobre 2011

Mondanités


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C'est un peu une drôle d'entrée en matière, mais c'est un condensé de ma soirée du 20 octobre 2011 à la Résidence de Monsieur le Consul Général Adjoint de Suisse et Madame où j'étais conviée pour une lecture suivie d'un cocktail.


Oh, ce n'était pas la première fois que je me déplaçais dans le Grand Monde. Déjà en décembre 2010 j'avais été invitée à la Résidence du Consul Général, par Madame pour un "coffee morning", avec plein d'autres dames.

Flashback...

Pas de doute, c'est le bon endroit

Dans une résidence bien protégée
Dommage qu'il n'y ait pas de vent
pour faire flotter le drapeau

 

Quand je reçois l'invitation, je me dis que ça va être intéressant, Fred trouve que c'est l'occasion de me faire des "petites copines". Le jour même, et soyons honnête, la veille déjà, je regrette, mais qu'est-ce que je regrette d'avoir accepté l'invitation, juste parce que je ne sais ni comment m'habiller (plutôt que je n'ai rien à me mettre...) ni comment me coiffer, ni rien du tout en ce qui concerne les us et coutumes. Par exemple, qu'est-ce qu'on apporte et qu'on laisse négligemment entre les mains de Madame? Des fleurs? oui, mais si tout le monde arrive avec son bouquet, aura-t-elle assez de vases? Une bouteille de vin? pour un coffee morning, pas très adéquat... Des Rochers Ferrerro comme dans la pub chez l'Ambassadeur? du chocolat italien, ça fait un peu désordre et sûrement que Cailler ou Lindt leur livre des camions entiers de chocolat... Bref, que des questions existentielles. Je me suis rabattue sur des petits fours achetés le matin même dans mon quartier, que j'ai trouvés nuls lors de mon déplacement en taxi... et que je n'ai même pas sortis de mon sac en arrivant, car l'emballage faisait vraiment cheap. Mes camarades de classe de l'époque les ont beaucoup appréciés l'après-midi même. Et ce n'est pas la fin de mon calvaire, il faut faire du small talk, des babillages un peu vides, mais quand même, où en trois phrases il faut donner l'autre une idée de qui on est et l'envie de penser qu'on est une personne fascinante (et réciproquement) et, si possible, échanger les cartes de visites, les mingpian, indispensables ici en Chine. Or, j'ai beaucoup de peine à savoir qui je suis en un million de phrases et je n'ai pas de mingpian. En plus, dire "je suis à Shanghai pour accompagner mon mari" ça ne donne pas forcément l'image qu'on est la personne la plus fascinante du monde.
Heureusement, il y a eu des présentations où nous étions assises à écouter sagement, et un buffet plein de bonnes choses helvétiques, mais il a de nouveau fallu payer de sa personne en small talk. Il y a même deux dames qui m'ont dit, en me tendant leur mingpian, de les rappeler après Noël pour qu'on se fasse un café. J'ai pensé qu'elles étaient très gentilles, mais n'ai jamais rappelé.
Bon, j'ai survécu et j'étais plutôt fière d'avoir tenté l'expérience.


Et pas de Rochers Ferrerro en vue

Presque un an plus tard, remise de mes émotions, j'accepte l'invitation du Consul Général Adjoint pour une série de lectures d'un groupe d'auteurs de divers horizons invités par l'Association des écrivains de Shanghai, tout ça parce que dans cette petite coterie il y a un romancier suisse, Philippe Rahmy. Ces gens de lettres sont en résidence à Shanghai pendant deux mois pour trouver l'inspiration.

Bien sûr, la veille, je stresse. Même l'avant-veille, car j'en parle à Kelly (nous avons toujours un petit moment consacré à ce que nous avons fait depuis la dernière fois et ce que nous allons faire jusqu'à la prochaine fois, ceci menant parfois à des discussions complexes, par exemple, est-ce que c'est bon ou mauvais d'être jaloux? comme c'est inadapté à mon niveau de chinois! ... Mais je m'égare). Kelly déclare que je dois immédiatement m'acheter des habits adaptés à la situation et qu'elle peut me conseiller. Là, je prends carrément peur, baragouine que je me débrouillerai avec ce que je trouve dans mon armoire, mais merci de son support. Pour ne pas arriver les mains vides, je reconsidère les différentes options mentionnées plus haut et c'est sans conviction que j'arrive... les mains vides.

Et c'est reparti, small talk, "Vous faites quoi à Shanghai?"... Et je ne fais toujours rien, et je n'ai toujours pas de mingpian, mais maintenant je ne culpabilise plus, ni pour l'un ni pour l'autre, j'assume mon statut de femme oisive, ça change de tous ces gens qui envisagent une reconversion de carrière depuis qu'ils sont en Chine!

Heureusement, j'ai constaté qu'il y a souvent une ou deux personnes qui valent le déplacement, que j'aurais regretté de ne pas avoir rencontré, même si ce n'est que superficiel. Jeudi soir, c'est vite vu, le poète irlandais me plaît bien, pas pour le sens de ses poèmes,  on s'en doute (en anglais, ok, mais en gaelic?), mais par ce qu'il me raconte sur la musique de sa langue et le parallèle qu'il fait avec le chinois. Moi qui suis hermétique à la poésie, ça m'a entrouvert une porte. Et J'aurais pu me faire une "petite copine"! Juste parce que nous avons passé tout de suite par dessus les préliminaires pour entrer dans de vrais échanges. Je ne mentionne ici qu'un sujet que nous avons abordé : comment "traduire" en littérature une relation qui devient intime, mais pas encore sexuelle, lorsqu'on franchit la sphère privée d'une personne. Ça, c'est pas du small talk... Dommage qu'elle organise des ateliers d'écriture à Canberra! Bien sûr, nous n'avions ni l'une ni l'autre une mingpian...

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Bienvenue de notre hôte

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Philippe Rahmy est à l'honneur (http://fr.wikipedia.org/wiki/Philippe_Rahmy)

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Amal Chatterjee, de Londres, Amsterdam, Inde...
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Cristina Rascon Castro de Mexico


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Alma Brami de Paris qui va commencer son cinquième roman
et qui vient d'être traduite en chinois. L'extrait qu'elle a lu
donne envie de découvrir ses romans.
http://www.evene.fr/celebre/biographie/alma-brami-38305.php

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Sudeep Sen poète d'Inde qui aime écrire des poèmes érotiques,
mais attention à ne pas donner dans la pornographie, c'est lui qui le dit!

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L'Irlandais Colm Breathnach


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Linda Neil

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Une résidence aussi bien gardée


Je crois que j'étais la première à m'éclipser.
Décidément, les mondanités, ce n'est pas mon truc.

PS 26.10.2001 : Le texte de Philippe Rahmy vient de me parvenir.

Philippe Rahmy – «Villes natales»

Quelle est ma ville natale? Elle est le texte que je suis en train d’écrire. L’écrivain est attaché aux textes qu’il écrit, et, plus généralement à la littérature comme d’autres sont attachés à leur patrie ou au lieu de leur enfance. Je ne suis ni citoyen de tel pays, ni habitant de telle ville, pas plus que je ne suis le fils de mes parents, le mari de ma femme, le père de mes enfants, le frère, l’ami, le collègue de travail. La géographie et la généalogie, la société entière se fondent alors dans la réalité de l’écriture, et, avec elles, l’espace et le temps. J’ai commencé à écrire un nouveau texte ici, en Chine. Je peux donc dire sans hésitation que ma ville natale est Shanghai.

Le taxi roule plein nord, en direction de Fudan University. Morphologie de cette ville: brillante carcasse ajourée sur socle en tétra-packs, ligaturée de ponts suspendus, avançant par à-plats et remblais, de terrains vagues en boulevards, jusqu’aux lointains anneaux de son reflet sur la mer. Cet alliage d’éléments high-tech et déglingués touche au sublime. L’arrière-plan se compose, depuis une demi-heure, de gratte-ciels dont on a retiré le milieu pour aspirer la chance. Ils sont encadrés d’éléments à peine plus denses que la brume, frémissant de milliers de secousses comme s’ils marquaient l’emplacement d’un tremblement de terre, absorbant les rayons du soleil, hérissés, impossibles à identifier. Mais comment résister aux analogies ? La moins extravagante serait une succession de pas de tir livrés à l’incendie où les fusées carbonisées, vibrantes de fumée, se dresseraient comme des broches. À l’intérieur de ce fragment, 8 millions d’habitants.
La partie inférieure de l’espace disparaît dans la pollution. On devine des parcelles de maisonnettes aux toitures ocre reliées dans les coins par des cylindres (réservoirs? guérites?) de couleurs vives mais filtrées par la poussière. Ces teintes lumineuses et passées se retrouvent aussi sur les innombrables taxis VW se bousculant à tous les étages de la ville. Au premier plan, des immeubles grand luxe tirent les yeux vers le ciel. Leur base commune, laide, fonctionnelle, carrelée boucherie et piquée de climatiseurs s’effile à mesure qu’on s’élève avant de se scinder par grappes de cinq. Forêt d’avant-bras et de mains dressées. Tout en haut, en lieu et place des sempiternelles baies vitrées pour milliardaires, le design fait place au kitsch. Chacune de ces tours est plantée d’une maison de poupée avec jardin potager et cheminée qui fume.

Une petite heure qu’on roule sans que les bâtiments ne s’espacent ou ne s’amenuisent. Où qu’on aille, Shanghai se déplace aussi. Contrairement aux villes que je connais, Londres, Berlin, Vienne, New York, Le Caire, Johannesburg, Miami, Paris ou Venise, celle-ci ne change pas de quartier, ne glisse pas du centre vers la périphérie à travers des zones mitées de HLM, d’usines, de supermarchés, de villas mitoyennes et de grandes demeures avant de rejoindre la ceinture d’une agglomération voisine, en tous points identique. Mais quelque chose vient de changer dans la permanence du gigantisme qui m’entoure. On ne voit plus un vieux.
13 heures. 220 Han Dan Road. Je suis en avance. L’entrée principale du campus est submergée de vélos en
mouvement, posés contre les murs, renversés, empilés, cadenassés par cinq ou six. Quelques autos franchissent le poste de contrôle, exclusivement des limousines officielles et des pétrolettes d’entretien. De face, un Mao vertical dans la structure, qui se voudrait sévère mais qui paraît fondant sous ce soleil : une statue du Commandeur qui serait en cure à Quiberon. Passé le goulot des grilles, on ne croise plus que de rares étudiants, allant par deux en chuchotant. Par les fenêtres ouvertes des dizaines de pavillons à deux étages répartis sous les arbres, on voit des bustes affalés sur les tables ou le menton dans les mains, en train de dormir. Dominant ce pays des songes, deux tours de verre montées sur colonnes en marbre, avec esplanade et vasques de mausolée, ont remplacé l’ancien collège de jésuites dont il ne reste rien sinon ce délire architectural digne de Dieu. Des gardes patrouillent aux quatre coins. Ils secouent les jeunes affalés sur le gazon dans la position où la fatigue les a fauchés, se faufilent entre les murs, papotent, se mêlent aux petits groupes qui cherchent, sans trouver, une raison de s’amuser. Les couloirs, les WC, même les poubelles sentent le propre. Une Suisse miniature ou plutôt un hôpital livré aux convalescents, ce qui revient au même.

13:30. Je retourne vers l’entrée. Les maisons basses, couvertes de lierre, semblent désertes. Les instituts de
physique et de biologie murmurent. Un chat se prélasse au soleil. Je connais ce climat de torpeur studieuse, signaturedes hautes fréquences de l’intelligence. Monastères. Oxford.

Mon ami est pimpant. Il m’accueille en compagnie de deux étudiants. La fille, vive et maigre, fait des études de traductrice, le garçon, doux et cerné, écrit de la poésie. Nous quittons le campus pour un café sur l’avenue, à l’arrière du campus. Il fait chaud. Gaufres et salade de fruits. Chacun lit un poème dans sa langue maternelle. L’image et la voix de cet instant de lecture, autour de cette table, le chinois et le français se croisant sans se comprendre, font éclore l’intraduisible. Il ne s’agit pas de musique. Il ne s’agit pas même de rythme. Un sens mystérieux s’extirpe de l’incompréhension. La solitude poétique prend corps entre nous.

Chacun dans sa langue alimente cette communion. La Chine et la poésie ne forment alors plus qu’un.
Plus tard. Le taxi me ramène vers Zhongshan Park. Le jour tombe sur Shanghai. Les forces de sécurité quittent leurs casernes. L’or des carrefours inonde une foule digne et douloureuse. L’étranger que je suis partage avec elle ce vieux soleil. Comme j’aimerais ne pas me retourner, pénétrer l’âme de la société chinoise, renaître au sein d’une famille modeste et convenable, quelque part dans cette ville de folle espérance et d’immense résignation. Comme j’aimerais pouvoir sentir et penser à travers l’un de ces passants riant à gorge déployée dans ses vêtements bon marché, ou dormant dans une plate-bande, son balai en travers des genoux, boire et manger au coin des rues, assis sur mes talons en élaborant des stratagèmes pour vivre mieux et manger plus, demain, avant de renaître ailleurs, dans cette
même humanité souffrante, équitable, indifférente au pouvoir. Je n’ai pas de ville natale. Le peuple est ma demeure.


1 commentaire:

  1. C'est assez bien écrit ce texte... et je pense que ça devait être intéressant d'aller à cette lecture pour pouvoir ressentir des différents style d'écriture, savoir pourquoi certains nous plaisent et nous parlent et pourquoi d'autres nous laissent indifférents ou nous rendent las. Oui, les Ferrero Rochers pour vraiment les gâter la prochaine fois!

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